Bassines et agriculture : le cheval, témoin silencieux des tensions

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Points clés à retenir

  • Patrimoine : Ce conflit sur l’eau touche au cœur d’une culture agricole et équestre ancestrale, bien au-delà des simples techniques d’irrigation.
  • Lien : Le cheval, autrefois outil de travail, est aujourd’hui un baromètre émotionnel des campagnes et de leurs bouleversements.
  • Transmission : La polarisation du débat menace la transmission des savoirs concrets, ceux qui se font au pas des chevaux et au rythme des saisons.

Le champ d’à côté

Franchement, quand j’ai vu les images de ces rassemblements à Poitiers et Melle, ce n’est pas la tension entre les groupes qui m’a d’abord sauté aux yeux. C’est cette scène, presque surréaliste, rapportée de Melle : des manifestants plantant de l’origan dans un champ près de la gendarmerie. En vrai, ça m’a ramené des décennies en arrière, à l’époque où mon père, sur notre ferme du Sud-Ouest, m’apprenait à « lire » un sol. Pas avec des rapports, mais avec les mains, avec le regard, et parfois, avec l’aide de nos chevaux de trait.

Le truc, c’est que cette image de l’origan planté comme un acte de résistance, elle parle d’un rapport à la terre qui se perd. Un rapport que nous, les anciens, on a souvent appris à dos de cheval ou en marchant à côté de la charrue. Aujourd’hui, le débat sur les bassines et l’irrigation est monté en épingle, il est technique, politique, violent parfois. Mais pour tout vous dire, depuis mon pré, avec mes chevaux qui broutent paisiblement, je vois autre chose. Je vois la fracture d’un monde rural qui ne se comprend plus lui-même.

Le cheval, ce baromètre oublié

Vous savez, un cheval, ça sent tout. L’orage bien avant qu’il n’arrive, la tension dans l’air, l’énervement de son cavalier. Quand j’étais gamin, les vieux disaient que les bêtes étaient les premiers à savoir quand les choses allaient tourner mal. Aujourd’hui, je me demande ce que sentiraient nos compagnons à quatre pattes s’ils traversaient la place Leclerc à Poitiers un soir de rassemblement. Les cris, les slogans, cette cohabitation forcée de deux France agricoles que tout oppose.

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Je ne suis pas dans la tête des irrigants qui défendent leur outil de travail, ni dans celle des militants de Bassines Non Merci qui craignent pour la ressource. Mais je suis dans les sabots de mes chevaux depuis un quart de siècle. Et leur langage est universel : ils ont besoin de calme, de cohérence, et d’un lien de confiance. Bref, exactement ce qui semble manquer cruellement dans ce débat. On parle de mégabassines, de partage de l’eau, de modèle agricole, mais qui parle du bien-être profond de nos campagnes ? De cette sérénité qui faisait que, autrefois, le travail aux champs était un dialogue avec la nature, pas un combat contre elle ou contre son voisin.

Quand la terre et l’eau divisent ceux qui les aiment

Les articles parlent de « jeu du chat et de la souris », de « soirée agitée », de « face-à-face tendu ». Pour moi, c’est le symptôme d’une terrible tristesse. Je me souviens des foires aux chevaux, des marchés. Même dans les désaccords les plus vifs sur le prix d’un trait du Poitou, il y avait un socle commun : le respect du travail de l’autre, la connaissance partagée des aléas du climat, cette solidarité silencieuse de ceux qui vivent au rythme des éléments.

Cette phrase d’une militante, rapportée dans les journaux, m’a frappé : « On n’est pas leurs ennemis. Nous aussi, on est là pour défendre l’agriculture et un juste partage de l’eau ». Elle résume tout le drame. Deux camps qui, au fond, aiment probablement la terre autant l’un que l’autre, mais qui ne se parlent plus le même langage. Un peu comme si un cavalier d’attelage et un cavalier de saut d’obstacles avaient oublié qu’ils parlaient tous les deux… de chevaux. Ils se disputeraient sur le mors, sur la selle, sans voir l’animal magnifique et sensible qui est au centre de tout.

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Ici, l’animal, c’est notre territoire. C’est notre patrimoine hydrique et agricole. Et on est en train de lui tirer la bride dans tous les sens sans l’écouter. Le préfet met en garde contre les débordements, et il a raison sur le plan de l’ordre public. Mais qui met en garde contre le débordement des cœurs, contre l’érosion du lien social qui tenait nos villages ?

La sagesse du pas lent

En vrai, ce que m’a appris l’équitation, et surtout l’attelage, c’est la valeur du pas lent. Quand on mène une paire de chevaux, on ne fonce pas. On anticipe, on sent les tensions dans les guides, on ajuste en douceur. On est dans la coopération, pas dans l’affrontement. La question des bassines, c’est l’inverse. C’est une course de vitesse, un rapport de force, un bras de fer. Tout le monde tire sur son côté de la guide, et au milieu, le projet – comme le cheval – risque de se bloquer, de s’affoler, ou de tout casser.

Je pense à ces agriculteurs et ces militants qui, finalement, sont « restés éloignés » physiquement à Poitiers, comme le notait un article. Symbolique, non ? Ils partagent la même place mais ne se mélangent pas. Comme deux espèces différentes sur un même pré. Pourtant, la solution ne viendra pas de l’éloignement, mais du rapprochement. Pas d’un compromis technique arraché, mais d’une conversation retrouvée. Une conversation qu’on pourrait avoir, pourquoi pas, autour d’un verre, mais que je rêverais de voir avoir à cheval, au pas, en parcourant les terres concernées. Voir le problème depuis la selle, ça change la perspective. On voit les creux, les reliefs, les endroits où l’eau stagne naturellement, ceux où elle fuit.

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Transmettre, avant que le puits ne soit à sec

Le plus grand danger, dans cette histoire, ce ne sont pas les peintures sur les palais de justice ou les rassemblements tendus. C’est, pour tout vous dire, la rupture de transmission. La transmission des savoirs sur l’eau, sur les sols, sur l’équilibre délicat des écosystèmes. Des savoirs que mes aïeux gardaient dans leurs mains calleuses et que je tente, à mon humble niveau, de transmettre à travers le rapport au cheval.

Quand on apprend à un jeune à respecter un cheval, à comprendre ses besoins, à être patient, on lui apprend des valeurs universelles. Le respect, la patience, l’observation. Ces mêmes valeurs qui permettraient peut-être de désamorcer la bombe des bassines. Avant de savoir si une retenue d’eau est une bonne ou une mauvaise idée, ne faudrait-il pas réapprendre à observer collectivement nos paysages ? À écouter les anciens qui se souviennent des ruisseaux disparus, des sources taries, des pratiques oubliées qui économisaient l’eau sans technologie ?

Bref, nous voilà en mars 2026, avec des tensions qui ressurgissent régulièrement, trois ans après les événements de Sainte-Soline. Le cycle des saisons, lui, continue. Mes chevaux ont besoin de la même eau fraîche, du même foin de qualité, de la même paix pour s’épanouir. Ils sont les témoins silencieux, et bien plus sages que nous, de cette querelle. Ils nous rappellent que, quelle que soit la solution technique choisie pour demain, elle ne tiendra que si elle est construite sur du lien, de la confiance et un respect partagé pour le vivant. Une leçon d’humilité qu’ils donnent chaque jour, gratuitement, à qui veut bien prendre le temps de les regarder.