Jean-Louis Sauvat : l’artiste qui sculpte le cheval comme on dresse

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Ce qu’il faut retenir

  • Artisanat : Pour Jean-Louis Sauvat, sculpter et dresser un cheval procèdent du même geste patient, une construction lente à partir d’une matière brute.
  • Transmission : Formé par des maîtres comme Nuno Oliveira, il perpétue une équitation de précision et de légèreté, loin des effets de manche.
  • Simplicité : Il privilégie des techniques rapides (fusain, terre) qui captent l’instant, comme en équitation où l’essentiel se joue dans la justesse du geste.

Un matin à Beaurouvre, entre paille et fusain

Franchement, quand on pénètre dans l’écurie de Beaurouvre, on sent tout de suite que ce n’est pas un lieu comme les autres. La lumière filtre doucement, il y a cette odeur de paille et de cuir, et puis ce petit lusitanien, Bohemio, qui passe sa tête dans la travée comme pour annoncer l’arrivée de son homme. En vrai, c’est un tableau vivant. Jean-Louis Sauvat apparaît, élégant sans chichis, avec cette barbe qui lui donne un air d’écuyer d’un autre temps. Le truc, c’est qu’avec lui, tout semble couler de source, même l’habillage du cheval. Un ordre précis, des gestes doux, une économie de mouvements. Pour tout vous dire, ça me rappelle ces vieux agriculteurs du Sud-Ouest qui savaient parler aux bêtes sans un mot.

Il entre dans le manège, Bohemio en longe, et commence son travail. « Bâti comme il est, c’est un cheval tout à fait modeste », me confie-t-il. Mais on voit à son œil qu’il adore ce petit cheval, ce « laboratoire fantastique » comme il dit. Il cherche à améliorer son trot, à lui donner de l’ampleur. Bref, du travail d’orfèvre. Et puis il lâche cette phrase qui m’a marqué : « L’équitation, c’est 80% de souffrance, pour 20% de bonheur total. » Ça, ça parle à n’importe quel cavalier qui a trimé des heures pour un simple départ au galop juste. Le bonheur total, il le cherche depuis plus de cinquante ans.

Les racines : des Beaux-Arts aux écuries de Spahis

Son histoire, elle commence dans les années 60. Il apprend à monter à La Grange Martin, puis chez Alfred Tassiot, un personnage au sacré caractère qui avait récupéré les chevaux barbes des régiments de Spahis. En même temps, le voilà étudiant aux Beaux-Arts à Paris. Franchement, imaginer ce jeune homme se lever à l’aube pour aller monter avant ses cours, ça en dit long sur la passion. C’est cette double vie, cette double exigence, qui va forger son regard.

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En vrai, son équitation est le reflet exact de son art. Juste, impeccable, belle tout simplement. Dans le manège, il travaille Bohemio en silence, à part quelques appels de langue. Il cherche à faire jouer toutes les articulations du cheval, avec le moins d’aides possible. « Le galop, ça vient doucement », explique-t-il. « Ça va être long, mais je devrais arriver à quelque chose de marrant. » Ce mot, « marrant », il revient souvent. Pas du spectacle, pas du bling-bling, non. Juste la satisfaction profonde d’une chose bien faite, d’un cheval qui se construit pas à pas.

Dans l’ombre des grands écuyers

Beaucoup l’ignorent, mais Jean-Louis Sauvat est un préparateur hors pair. Il a travaillé avec des gens comme Pierre Subileau, le cavalier de Talitie, réserviste aux JO de Londres. Leur binôme était parfait : l’un avait la technique et l’efficacité, l’autre apportait la construction, la gymnastique. Pour tout vous dire, c’est là qu’on voit la différence entre un vrai dresseur et un faiseur. « Il y a toute une gymnastique pour amener le cheval au passage, et puis un travail dans le passage », souligne-t-il. « Tout ça, ils ne le savent pas toujours. Comme ils sont doués, ils y arrivent quand même, mais c’est comme cela que l’on voit sur les rectangles des chevaux qui les lâchent. »

Il a été l’élève, puis l’ami, de grands noms : le commandant Arnaud de Padirac, ancien écuyer du Cadre Noir, et Nuno Oliveira. Deux hommes qui s’estimaient beaucoup, l’un se réclamant de La Guérinière, l’autre de Baucher. « L’un comme l’autre savaient bâtir un cheval de A à Z, par la gymnastique, parce qu’ils n’avaient pas de bons chevaux », raconte-t-il avec respect. « Eux avaient cette science, et je n’ai jamais connu d’équivalent. » En vrai, c’est cette science-là, cette patience, qu’il cherche à perpétuer.

L’atelier, ce jardin secret

Quand on quitte l’écurie pour son atelier, à Illiers-Combray, on change de monde mais pas d’univers. Le jardin est extraordinaire, dessiné par lui, entretenu par son épouse Dominique. L’atelier de sculpture est dans un petit bâtiment en briques. C’est là que tout a commencé, vers l’âge de 5 ans, dans l’atelier montmartrois du sculpteur Léon Séverac. « Il m’installait une sellette, me donnait de la terre et je faisais des petits trucs. J’adorais ces moments-là. »

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Plus tard, ce seront les Arts Déco, puis les Beaux-Arts. Il suit Robert Couturier, un sculpteur figuratif mais « aéré, gai, très en avance ». Mais c’est des Arts Déco qu’il tire sa formation la plus solide, notamment en anatomie. Et puis il découvre le polystyrène expansé. « C’était génial ! Je délirais en faisant de grandes sculptures, des personnages et même un cheval, mon premier sans doute. » À 21 ans, le voilà même professeur, révolutionnant les cours d’art plastique en emmenant ses étudiants sur des chantiers. « J’étais culotté à cette époque, je n’avais pas froid aux yeux. »

Quand le cheval s’invite sur le papier

Le tournant, c’est Nuno Oliveira. C’est à cause de lui qu’il se « fourvoie » dans les dessins de chevaux, en illustrant en 1990 les Propos sur des croquis équestres. L’ouvrage a un succès mondial. L’artiste, qui travaillait surtout la forme humaine, se voit alors poser sans cesse la question : « Vous avez des dessins [de chevaux] à vendre ? » Le thème lui plaît, il sent qu’il y a quelque chose à faire.

Vingt ans plus tard, une autre rencontre décisive : Bartabas. Pour le spectacle Triptyk, Sauvat réalise onze sculptures en résine de morceaux de chevaux grandeur nature. Une complicité naît. Et quand l’Académie équestre de Versailles ouvre en 2003, il en est, à la fois comme intervenant auprès de l’architecte et comme professeur d’équitation et de dessin. Pour les Grandes Écuries, on lui donne carte blanche. « L’idée était de faire sur ces murs classés comme un carnet de croquis. » Il réalise une frise de 400 m², un enchevêtrement de chevaux qui se baladent, sautent, piaffent.

Il y a une anecdote savoureuse. Un administrateur, voyant les débuts des dessins, court prévenir : « Arrêtez tout ! On a découvert des dessins, peut-être sont-ils de Géricault. » Tout le monde en a ri, mais ça montre la force de son trait.

La philosophie d’un artisan

En vrai, ce qui frappe chez Jean-Louis Sauvat, c’est son approche. En dessin, sa technique de prédilection est le fusain. « C’est comme la terre en sculpture, ce sont des techniques rapides, et qui se défont vite », explique-t-il. « Le fusain disparaît d’un coup de chiffon, comme on monte de la terre que l’on écrase pour recommencer. » Il aime que l’idée garde sa fraîcheur. C’est pour ça qu’il a laissé de côté la pierre : trop long entre l’enthousiasme du début et la fin, on perd le fil.

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Pour lui, une œuvre se bâtit comme un cheval. « On part d’un matériau brut et on construit des bases. Le cheval est un animal avec une structure, une tige vertébrale, deux articulations majeures… et comment on les fait bouger ? C’est cela les bases. Et on n’avance pas tant que les étapes de ces bases ne sont pas confirmées. » Bref, c’est tout un art de la patience, du respect du matériau, qu’il soit terre, papier ou animal.

Dans ses ateliers, la musique est partout. Du Couperin ou des Suites de Bach au violoncelle pour monter Bohemio. « Je bouffe du France Musique du matin au soir. » L’atelier de dessin est douillet, avec de gros fauteuils ; celui de sculpture, plus spartiate. Il ne passe pas de l’un à l’autre au gré des envies, il fonctionne par périodes de plusieurs mois. Un besoin profond de s’immerger.

Même le travail de commande, comme pour Hermès depuis une dizaine d’années, il l’appréhende comme un jeu. « C’est un échange avec le commanditaire. Avoir certaines restrictions force à sortir du chemin dans lequel je me fourvoierais systématiquement si j’étais libre. » Une façon de voir qui demande humilité et curiosité.

Le cheval, fil rouge d’une vie d’artiste

Pour tout vous dire, ce qui me touche chez Jean-Louis Sauvat, c’est cette cohérence. Le même homme qui sculpte, dessine et dresse, avec la même exigence de justesse. Le cheval n’est pas un simple sujet, c’est un compagnon de route, un miroir. « J’en ai fait presque trop », confie-t-il parfois, comme si le thème avait fini par l’enserrer. Mais on sent que c’est plus fort que lui. Le cheval revient toujours, par résurgence, comme ces techniques qu’il explore, délaisse, et reprend des années plus tard avec un œil neuf.

En le quittant, après une dernière déambulation dans son jardin, on emporte l’image d’un homme entier. Un artiste qui n’a jamais séparé sa vie de sa passion, pour qui la main qui modèle l’argile est la même qui guide le cheval. Franchement, dans un monde équestre parfois trop bruyant, son silence, sa précision, sont un vrai baume. Une leçon de ténacité et d’amour du geste vrai. Le truc, c’est qu’on ressort de là avec une seule envie : retourner à l’essentiel, à cette quête du « bonheur total » qui, pour lui comme pour nous, passe par la patience et le respect du vivant.